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Sabin surveillait à la dérobée la femelle rousse recroquevillée dans un coin de sa tente. Il se méfiait vaguement d’elle et craignait qu’elle ne lui saute dessus pour tenter de le réduire en bouillie. Son exploit dans les catacombes l’avait impressionné. Elle était plus forte, plus rapide et plus féroce que lui. Jamais il n’avait arraché la trachée d’un homme avec ses dents. À côté d’elle, les Seigneurs de l’Ombre faisaient figure d’angelots.
Deux jours s’étaient écoulés depuis qu’ils l’avaient sortie de la pyramide avec ses compagnes. Elle avait souri quand elle avait revu la lumière du soleil, mais, depuis, elle arborait une mine renfrognée et demeurait sur ses gardes.
Elle n’avait pas mangé : après avoir réclamé les barres énergétiques, elle les avait fixées avec nostalgie, puis elle avait secoué la tête. Elle n’avait pas non plus accepté de prendre une douche dans la cabine de fortune installée pour elle par Lucien.
Apparemment, elle ne leur faisait pas confiance. Elle craignait sans doute qu’ils ne lui fassent absorber des produits pour l’endormir. Et si elle refusait de se mettre nue pour se laver, c’était probablement parce que cela l’aurait rendue vulnérable pendant quelques minutes. Il la comprenait, mais, bon sang, il se retenait pour ne pas l’obliger à manger et à se laver ! Pour son bien. Sans les produits de substitution que les chasseurs lui faisaient respirer en guise de nourriture, elle devait crever de faim. Comment pouvait-on se sentir bien et se détendre quand on était couverte de crasse ? Elle n’avait visiblement pas fait de toilette depuis le début de son emprisonnement et il ne comprenait pas pourquoi. Les autres femmes, elles, s’étaient lavées… Pourtant, il n’envisageait pas d’obtenir quoi que ce soit de la harpie en usant de la force. Il tenait à sa trachée.
La seule chose qu’elle avait acceptée de lui, c’étaient des vêtements. Ses vêtements, pour être précis : un T-shirt de camouflage et un pantalon militaire, dans lesquels elle flottait. Elle avait dû retrousser les manches, et le bas des jambes, mais elle restait tout de même terriblement désirable. Avec cette cascade de cheveux blond roux, ses lèvres qui appelaient les baisers… Elle était la perfection même.
« J’ai grand besoin d’une femelle. Il est temps que je mette fin au célibat imbécile que je me suis imposé. »
Il se promit de régler le problème en rentrant à Budapest. Il sortirait en ville pour chercher une femme désireuse de passer un moment agréable avec un homme. Il ne la fréquenterait que quelques heures, et donc Crainte n’aurait pas le temps de la détruire. Mais ces quelques heures l’aideraient à se détacher de Gwen et à établir leur relation sur des bases plus saines.
Il lui jeta de nouveau un regard à la dérobée… Il supportait de moins en moins sa manie de se recroqueviller dans un coin de sa tente et de le fixer intensément, comme si elle jugeait utile de le surveiller. Il ne la brusquait pas et ne l’obligeait à rien. Il se montrait délicat et attentionné. Tout de même, elle exagérait… Il n’avait cessé de veiller sur elle… Quand ils avaient traversé le désert, avant d’établir leur campement, il ne l’avait pas quittée d’une semelle. Quand ses compagnons étaient retournés dans la pyramide pour la fouiller une dernière fois, il était resté avec elle pour la protéger. Il ne méritait pas les regards noirs qu’elle lui lançait.
— Peut-être que…
— La ferme, Crainte. Je ne te demande pas ton avis.
— Tu ne me le demandes pas, mais je te le donne tout de même. Je ne comprends pas pourquoi tu accordes tant d’importance à ce qu’elle pense. De plus, tu n’apportes rien de bon aux femmes. C’est tout de même un peu fort que je sois obligé de te rappeler ce qui s’est passé avec Darla.
Sabin referma d’un coup sec le magasin de son fusil. Puis il se tourna vers le sac de nourriture que Paris avait apporté à sa demande.
— Darla, Darla, Darla, chantonna Crainte.
— Boucle-la ! lança tout haut Sabin. Je ne veux plus t’entendre.
Gwen, toujours accroupie dans un coin de la tente, sursauta comme s’il avait crié.
— Mais je n’ai pas ouvert la bouche, protesta-t-elle.
Il eut honte de s’être oublié au point de parler tout haut à Crainte. Surtout devant cette femme qui risquait de se transformer en furie à la moindre émotion violente.
— Je ne m’adressais pas à vous, murmura-t-il.
Elle se recroquevilla, les bras autour de la taille, et il fut brusquement frappé par sa pâleur.
— À qui d’autre ? s’étonna-t-elle. Nous sommes seuls.
Il ne répondit pas. Il n’était pas question qu’il lui avoue la vérité, et il ne pouvait pas non plus lui mentir. Depuis qu’il était possédé par Crainte, une sorte de malédiction lui interdisait le mensonge. S’il mentait, il sombrait dans le coma pendant plusieurs jours. Il devait donc éluder les questions auxquelles il ne voulait pas ou ne pouvait pas répondre.
Heureusement pour lui, Gwen n’insista pas.
— Je veux rentrer chez moi, dit-elle d’une voix douce.
— Je sais, répondit-il seulement. Je comprends.
La veille, Paris avait interrogé les autres femmes à propos de leur captivité. Elles avaient confirmé que les chasseurs les avaient enlevées, puis régulièrement violées, jusqu’à les féconder. Les enfants, une fois nés, étaient enlevés à leur mère et emmenés dans un endroit où on leur apprenait à se battre, contre « le mal », leur avait-on dit. Lucien avait aidé ces femmes à rentrer chez elle, avec les voyages éclairs utilisant la dématérialisation dont il était spécialiste. Elles étaient maintenant dans leur famille, en sécurité, et jouissaient de la paix et de la liberté dont elles avaient été trop longtemps privées.
Gwen avait demandé à être emmenée sur une bande de terre déserte, en Alaska. Lucien avait voulu lui prendre la main pour l’emporter, mais Sabin s’était interposé.
— Elle reste avec moi, avait-il dit.
Gwen avait poussé un cri de désespoir.
— Non, non, je veux partir.
— Désolé, il n’en est pas question, avait-il grommelé sans même la regarder.
Il avait préféré lui tourner le dos, de peur de se laisser attendrir. Ils devaient la garder parce qu’ils avaient besoin d’elle.
Par tous les dieux… Il rêvait depuis trop longtemps de se débarrasser une bonne fois pour toutes des chasseurs. Gwen rentrerait chez elle, mais plus tard.
Il comptait aussi sur elle pour les aider à capturer Galen, l’être qu’il haïssait le plus au monde.
Galen avait été autrefois leur compagnon, quand ils étaient encore les guerriers d’élite de l’Olympe. C’était lui qui les avait convaincus de voler la boîte de Pandore, tout en projetant de les en empêcher afin de passer pour un héros aux yeux des dieux. Mais les dieux avaient déjoué la manœuvre et Galen avait été banni, comme eux, et comme eux condamné à accueillir en lui un démon – celui de l’Espoir.
Galen s’était alors empressé de rassembler une armée de mortels, les chasseurs, en se faisant passer pour un ange. Depuis, c’était une lutte sans merci entre les Seigneurs de l’Ombre et les chasseurs. Sabin n’en pouvait plus de cette guerre. Il aspirait à la paix, tout comme ses compagnons. Si Gwen était capable de les aider, il n’était pas question de la laisser partir.
Bien entendu, elle ne partageait pas ce point de vue et elle avait protesté quand Sabin l’avait empêchée de partir.
— Je vous en prie…, avait-elle supplié.
— Vous rentrerez chez vous, avait-il répondu d’un ton conciliant. Mais pas tout de suite. Parce que nous avons besoin de vous. Vous pouvez être utile à notre cause.
— Je n’ai pas envie de me battre pour une cause. Ce que je veux, c’est rentrer chez moi.
— Pour l’instant, vous restez.
— Salaud, avait-elle murmuré.
Puis elle s’était figée, comme si elle regrettait ce qu’elle venait de dire. Ou du moins comme si elle regrettait de l’avoir dit tout haut et craignait des représailles. Mais Sabin avait fait mine de ne pas avoir entendu et elle avait paru rassurée.
— Je constate que j’ai échangé un geôlier contre un autre, avait-elle dit en retrouvant toute sa verve. Mais au moins, vous, vous avez promis de ne pas me faire de mal…
Sabin avait du mal à comprendre pourquoi elle ne leur faussait pas tout simplement compagnie. Ils auraient été bien incapables de l’en empêcher…
Crainte ne cessait de murmurer qu’elle avait probablement un plan secret. Il allait même jusqu’à suggérer qu’elle était un appât à la solde des chasseurs.
Mais Sabin ne se laissait pas influencer. Cette femme avait tué un chasseur sous ses yeux. De plus, elle avait vraiment peur. Elle ne cessait de trembler, elle refusait de manger. Elle pesait chacun de ses mots, elle se méfiait de tout et de tous. Et surtout de lui.
Il soupira. Ses compagnons commençaient à se poser des questions au sujet de Gwen. Et cette fois, Crainte n’y était pour rien. Quand il avait empêché Lucien de ramener Gwen parmi les siens, celui-ci s’était renfrogné – phénomène rare, car Lucien manifestait rarement ses émotions. Il avait confié Gwen à Paris et entraîné Sabin hors de portée de l’ouïe trop fine de la harpie.
Ils avaient eu une âpre discussion.
— Cette femelle est dangereuse, avait commencé Lucien.
— Mais elle est puissante, elle peut nous être utile.
— C’est une tueuse.
— Dis donc, tu sembles oublier que nous sommes tous des tueurs ! Elle est juste un peu plus efficace que nous.
Lucien avait froncé les sourcils.
— Tu n’en sais rien. Tu ne l’as vue à l’œuvre qu’une seule fois.
— Toi aussi, et pourtant, rien que pour cette fois, tu veux l’éloigner de nous. Écoute… Elle sera notre cheval de Troie. Notre appât. Elle pourra approcher les chasseurs sans qu’ils se méfient. Et ensuite elle n’aura plus qu’à les tuer.
— Sauf si elle nous tue avant, avait fait remarquer posément Lucien.
Mais Sabin avait compris à son air que l’argument avait porté.
— Elle me paraît bien timorée, pour servir d’appât, avait-il murmuré au bout de quelques minutes de réflexion.
— Je sais.
— Et ça ne va pas s’arranger, parce qu’elle a peur de toi, fit remarquer Lucien.
— Je sais.
— Tu sais, mais tu continues à prétendre qu’elle peut nous être utile ?
— Crois-moi, j’ai longuement pesé le pour et le contre. Elle est timorée et elle a peur de moi, mais son pouvoir de destruction surpasse le nôtre de très loin. Et ce pouvoir, nous devons l’exploiter.
— Sabin…
— Elle reste avec nous, je n’en démordrai pas. Elle m’appartient, je la veux, c’est ma femelle, c’est à moi d’en décider.
Il aurait préféré ne pas la revendiquer aussi clairement, car cela signifiait se charger d’un fardeau supplémentaire dont il se serait volontiers passé. Surtout si ce fardeau était une superbe femelle, inquiète comme une biche et terriblement attendrissante. Mais il n’avait trouvé que cet argument. Lucien, Maddox et Reyes ne s’étaient pas gênés pour imposer leurs femelles au château. Ils ne pouvaient décemment pas lui refuser celle qu’il déclarait sienne.
Une discrète voix intérieure – sans doute celle de sa conscience – lui conseillait de laisser Gwen en paix et de lui permettre de rentrer chez elle. Mais il avait depuis longtemps placé la victoire au-dessus de tout. Il lui avait sacrifié Baden, gardien de la Méfiance. Baden était mort, parti pour toujours. Il n’avait pas le droit de faire une exception pour Gwen. Elle le suivrait à Budapest, que cela lui plaise ou non.
Mais d’abord, il fallait la convaincre de manger.
Il alla s’accroupir devant elle, à distance raisonnable, et se mit à défaire les papiers d’emballage d’un Twinkie et d’un assortiment de petits snacks. Puis il planta une paille dans une brique de jus d’orange. Bon sang… Les petits plats mitonnés par Ashlyn et ceux qu’Anya « empruntait » aux restaurants cinq étoiles de Budapest lui manquaient terriblement.
— Avez-vous déjà voyagé en avion ? demanda-t-il.
Les yeux de Gwen pétillèrent en se posant sur le plateau qu’il venait de lui placer sous le nez. Il fit mine de ne rien remarquer.
— Pourquoi ? rétorqua-t-elle en haussant fièrement le menton.
Enfin ! Elle manifestait un peu de courage. Il préférait ça à la résignation stoïque qu’elle montrait depuis son arrivée au camp.
— Je voudrais simplement m’assurer que vous n’allez pas…
Zut… Mieux valait ne pas évoquer ce qui s’était passé dans les catacombes. Elle était tellement sensible…
Déjà, elle rougissait de honte. Elle avait compris à quoi il pensait.
— Prendre peur et vous attaquer, termina-t-elle à sa place. Eh bien… Je vais vous avouer quelque chose… Si vous me faites monter dans un avion qui ne vole pas vers l’Alaska, vous risquez de faire connaissance avec ma moitié obscure. Vous voyez, je suis franche, je ne mens pas. Pas comme vous.
Elle avait prononcé les derniers mots dans un souffle.
Il plissa les yeux d’un air mauvais. Elle venait de menacer de les attaquer… Il ramassa sans un mot les emballages épars et les jeta dans la poubelle.
— Je ne vous ai jamais menti, fit-il simplement remarquer.
Il lui était impossible de mentir, mais elle ne pouvait pas le savoir…
— Vous aviez promis de ne pas me faire de mal.
Un muscle de sa mâchoire tressaillit.
— Je ne vous ai pas brutalisée, se défendit-il. J’ai donc tenu ma promesse.
— Me garder contre mon gré est une manière de me brutaliser. Je pensais que vous me rendriez ma liberté.
— Je vous l’ai rendue. Je vous ai sortie de la pyramide.
Il haussa les épaules d’un air penaud.
— Et je ne peux pas considérer que je vous brutalise. Physiquement, vous êtes indemne, et je prends soin de vous.
Il laissa échapper un soupir.
— C’est donc si terrible, de rester près de moi ? demanda-t-il.
Elle fit la moue.
— Peu importe, coupa-t-il précipitamment. Nous sommes destinés à passer encore quelque temps ensemble. Vous allez devoir vous habituer à moi et apprendre à me supporter.
— Mais pourquoi ? Vous avez prétendu devant vos compagnons que je vous serai utile. Utile à quoi ?
Il fut tenté de tout lui dire pour la rallier à leur cause en faisant appel à son sens de la justice. Puis il craignit qu’elle ne prenne peur et que la vérité ne l’incite plutôt à fuir. Si elle décidait de s’évader, il n’était pas certain d’être en mesure de l’arrêter.
D’un autre côté, elle avait le droit de savoir ce qu’il attendait d’elle.
— Je vous dirai tout, à condition que vous acceptiez de manger, proposa-t-il.
— Non. Non, je… Je ne peux pas.
Il en avait assez de parlementer. Il prit un Twinkie et mordit dedans en affectant un air extasié.
— Je ne peux pas, répéta-t-elle d’une voix de somnambule.
Il avala lentement, puis se pourlécha les lèvres.
— Vous voyez, je suis toujours vivant. Ce délicieux Twinkie n’est pas empoisonné.
D’une main hésitante, comme si elle ne pouvait pas se retenir plus longtemps, elle allongea le bras. Sabin posa le gâteau dans sa main et elle le serra convulsivement contre son sein.
Plusieurs secondes s’écoulèrent dans le silence.
— Cette nourriture serait donc ma rétribution pour accepter d’entendre ce que vous avez à me dire ? demanda-t-elle en le fixant d’un air méfiant.
— Non, protesta-t-il. Sûrement pas.
Il n’était tout de même pas manipulateur à ce point…
— Je tiens tout simplement à ce que vous restiez en bonne santé, reprit-il. Vous devez manger.
— Ah…, soupira-t-elle.
Il eut l’impression qu’elle était déçue et ennuyée. Mais par quoi ?
« Mange, supplia-t-il mentalement. Je t’en prie. »
Un gâteau ne valait pas un repas, mais au point où il en était, il se serait senti soulagé de la voir avaler une poignée de sable.
Enfin, elle approcha le Twinkie de sa bouche et mordilla un coin. Ses longs cils s’abaissèrent, tandis qu’un léger sourire étirait ses lèvres. Elle paraissait au comble de l’extase, un peu comme quelqu’un qui a un orgasme, et Sabin eut aussitôt envie de la caresser.
Par tous les dieux, comme elle est belle…
Il n’avait jamais rien contemplé de plus beau et de plus sensuel. Tout, en cette femme, évoquait le plaisir charnel. Elle incarnait une… Une sorte de perversité épanouie.
Le reste du gâteau fut bientôt englouti, en une seule bouchée. Tout en mastiquant, les joues pleines, elle tendit le bras pour en quémander un deuxième. Il le lui accorda sans hésiter.
— Voulez-vous que j’en prenne la moitié ? proposa-t-il.
Une ombre noire passa dans les yeux dorés de Gwen.
Elle n’avait pas envie de le partager, de toute évidence, et il leva les mains pour lui signifier qu’il n’insistait pas. Elle prit le gâteau et l’enfourna tout entier. L’ombre menaçante disparut de ses yeux qui reprirent leur éclat doré. Quelques miettes restèrent collées aux commissures de ses lèvres.
— Vous avez soif ? demanda-t-il en lui offrant du jus d’orange.
De nouveau, elle tendit le bras, avec un geste impatient, et vida le pack en quelques gorgées.
— Doucement, intervint Sabin. Vous allez vous rendre malade.
L’ombre revint aussitôt assombrir son regard. Elle avait à présent les iris presque noir, mais le blanc de son globe oculaire ne vira pas au jaune d’or, comme le jour où elle avait attaqué le chasseur. Sabin ne s’inquiéta donc pas et poussa vers elle le reste de l’assiette, qu’elle vida goulûment.
Ensuite, elle alla se réfugier dans un coin de la tente, avec un sourire satisfait qui transfigurait son visage. Une charmante rougeur colora ses joues, et son corps parut enfin se détendre et s’ouvrir, comme si elle se libérait d’un carcan. C’était à la fois parfaitement innocent et terriblement obscène. Le sexe de Sabin tressauta en réponse et se mit à durcir.
« Pas ça. Arrête. »
Si elle remarquait qu’il était en érection, elle serait terrifiée. Il demeura donc prudemment accroupi, les genoux contre la poitrine, pour lui dissimuler son infamie.
— Et si ça lui plaisait, au contraire… ? Si elle te demandait de l’embrasser ?
— Tais-toi, Crainte. Je ne t’ai pas sonné.
Puis brusquement, Gwen devint toute pâle et fit la grimace.
— Qu’est-ce qui vous arrive ? demanda-t-il.
Sans un mot, elle se précipita d’un bond vers le rabat qui fermait la tente et sortit la tête pour vomir jusqu’à la dernière miette de ce qu’elle venait d’avaler. Il se leva en soupirant et prit au passage une serviette qu’il mouilla avec le contenu d’une bouteille d’eau avant de la lui tendre. Elle rentra dans la tente d’un pas mal assuré et aller se rasseoir, tout en s’essuyant la bouche d’une main tremblante.
— J’aurais dû m’en douter, maugréa-t-elle en s’accroupissant de nouveau.
Elle reprit sa position initiale, recroquevillée, les bras refermés autour des genoux.
Il l’avait mise en garde contre le risque de manger trop vite, mais elle n’avait rien voulu savoir. Quelle idiote !
Il se garda pourtant de tout commentaire et se racla la gorge, tout en décidant qu’il lui proposerait une nouvelle tentative dans une heure ou deux, le temps pour son estomac de se reposer. En attendant, ils devaient aller jusqu’au bout de leur conversation. Après tout, elle avait rempli sa part du marché. Elle avait mangé. Il avait donc des choses à lui expliquer.
— Vous m’avez demandé ce que j’attendais de vous, je vais vous le dire, commença-t-il. Je veux que vous nous aidiez à pourchasser et à éliminer les compagnons d’armes de vos bourreaux de la pyramide.
Il hésita… En lui rappelant ce qu’elle avait subi dans les catacombes, il risquait d’exciter sa colère et de pousser la harpie à se manifester.
Malheureusement, il n’avait pas trop le choix, il devait entrer dans le vif du sujet. Il n’existait qu’une seule manière de lui exposer le problème.
— Les autres femmes nous ont raconté ce qu’ils vous ont fait subir. Les traitements hormonaux, les viols, les bébés enlevés. Certaines pensent que tout cela dure depuis plusieurs années.
Gwen se tassa sur elle-même, comme si elle voulait disparaître, échapper à ces mots et aux souvenirs douloureux qu’ils lui rappelaient.
Sabin la comprenait. Il avait beau être mi-homme mi-démon, il avait frissonné d’horreur en écoutant le récit des prisonnières.
— Ces hommes sont vils et mauvais, ajouta-t-il. Ils méritent la mort.
— Oui, acquiesça-t-elle dans un souffle.
L’un de ses bras lâcha ses genoux et elle se mit à tracer du bout des doigts des cercles dans le sable.
— Mais ils ne m’ont pas… Ils ne m’ont pas…
Elle parlait si bas, qu’il dut tendre l’oreille pour entendre.
— Ils ne vous ont pas violée, c’est ça ?
Tout en mordillant sa lèvre inférieure – décidément, il s’agissait chez elle d’un tic nerveux –, elle secoua la tête.
— Chris avait trop peur de moi pour ouvrir ma cellule, c’est pour ça qu’il n’a pas osé me toucher, poursuivit-elle. Mais il m’a torturée moralement. Il prenait les autres devant moi.
Il décela de la culpabilité dans sa voix et cela l’attrista, mais il se sentit surtout soulagé. L’idée que cette créature douce comme une biche aurait pu être jetée à terre, écrasée sous le poids d’un porc qui lui aurait écarté les jambes pour… Il serra les poings et ses ongles s’allongèrent en griffes.
Pour la centième fois, il se jura de la venger en infligeant les pires sévices aux chasseurs enfermés dans le donjon de Budapest. Il avait déjà torturé des hommes par nécessité, mais cette fois, il y prendrait du plaisir.
— Pourquoi vous a-t-il gardée prisonnière, s’il avait peur de vous ?
— Il n’avait pas renoncé à l’espoir de me posséder en me droguant.
Les griffes de Sabin s’enfoncèrent dans ses paumes et quelques gouttes de sang perlèrent. La pauvre Gwen avait vécu dans la terreur.
— Je vous offre l’occasion de vous venger, Gwen. Et aussi de venger vos compagnes d’infortune. Je peux vous aider.
Elle leva vers lui des yeux éplorés et ses doigts cessèrent de jouer avec le sable. Son regard ambre paraissait sonder son âme.
— Ces hommes sont vos ennemis, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.
— Oui, ce sont mes ennemis et ceux de mes compagnons. Mais nous allons avoir des difficultés à les vaincre et nous en sommes conscients.
— Que vous ont-ils fait ? demanda-t-elle.
— Ils ont tué mon meilleur ami et ont juré d’éliminer de la surface de la terre tous ceux qui me sont chers. Ils sont dirigés par un être abject dont ils suivent aveuglément les ordres. Cela fait des siècles que nous cherchons à nous débarrasser d’eux.
Il soupira. Comme chaque fois qu’il prenait conscience que cette épouvantable guerre durait depuis des siècles.
— Ils sont trop nombreux, ajouta-t-il. Quand nous en tuons un, cinq autres le remplacent.
Elle n’avait pas cillé quand il lui avait avoué que sa lutte contre les chasseurs durait depuis des siècles. Elle avait donc compris toute seule qu’il était un immortel. Mais savait-elle précisément ce qu’il était ?
— Sûrement pas. Si elle le savait, elle te mépriserait.
Il reconnut le ton chantant des interventions de Crainte. Son compagnon de tous les instants. La croix qu’il devait porter pour l’éternité.
— Comment puis-je être certaine que vous n’êtes pas du côté de ces hommes ? demanda-t-elle enfin. Ma libération pourrait être une ruse pour obtenir ma coopération. Vous me délivrez, vous me séduisez, j’accepte de m’accoupler avec vous, je vous donne un enfant et vous me le volez.
Il se demanda si cette idée perverse et saugrenue ne lui était pas inspirée par Crainte. Il croyait bien reconnaître son style.
Il allait répondre, mais elle ne lui en laissa pas le temps.
— Vous auriez pu massacrer nos geôliers, mais vous n’en avez tué aucun. Un guerrier anéantit ses ennemis, il ne se contente pas de les blesser.
Très bien… S’il ne fallait que ça pour la gagner à leur cause.
— Si nous les avions tués, vous n’auriez pas douté de moi ?
De nouveau, elle mordilla sa lèvre charnue. Elle avait des dents blanches et bien alignées, à peine plus pointues que celles d’une mortelle. Il songea qu’elle devait mordre en embrassant, mais que ses baisers valaient probablement le sacrifice de quelques gouttes de sang.
— Je… Je ne sais pas. Peut-être.
— Lucien ! appela Sabin sans la quitter du regard.
Elle écarquilla les yeux et se recroquevilla un peu plus.
— Qu’est-ce que vous faites ? Non, ne…
Lucien ne devait pas être bien loin, parce qu’il entrait déjà dans la tente.
— Oui ? Un problème ?
— Apporte-moi un des prisonniers de Budapest. Celui que tu veux, choisis-le au hasard.
Lucien fronça les sourcils, mais ne discuta pas. Il se volatilisa, tout simplement.
— Je ne peux pas vous aider, Sabin, protesta Gwen d’un ton affolé. Je ne peux pas. Ce n’est pas qu’une question de confiance. Je regrette de vous avoir fait tous ces reproches. Je reconnais que mes doutes étaient insultants. Ne tuez pas cet homme pour me convaincre. C’est inutile. Je suis incapable de combattre pour vous. Je vous assure. Quand j’ai peur, je suis paralysée. Et si ma harpie se manifeste, c’est parce qu’elle le décide, quand elle le décide. Moi, je ne contrôle rien, je sombre dans un trou noir quand elle prend les commandes. Ensuite, quand je reviens à moi, je constate que je suis entourée de cadavres. Mais je ne me souviens de rien.
Elle avala sa salive et ferma les yeux quelques secondes.
— Une fois que je commence à tuer, je ne peux plus m’arrêter. On ne peut pas se fier à un soldat comme moi.
— Pourtant, l’autre jour, vous n’avez tué que le chasseur. Vous ne nous avez pas attaqués, mes compagnons et moi.
— Je ne sais pas ce qui m’a retenue. C’est la première fois que ça se passe comme ça et…
Elle s’arrêta net et pâlit en voyant apparaître Lucien qui tenait dans ses bras un chasseur qui se débattait.
Sabin tira de son fourreau un des poignards qu’il portait accroché dans son dos.
En voyant scintiller la lame, Gwen poussa un cri étouffé.
— Que… Qu’est-ce que vous faites ?
Elle tremblait maintenant de tous ses membres.
— Reconnaissez-vous cet homme comme l’un de vos bourreaux ? demanda Sabin.
Elle ne répondit pas et son regard apeuré balaya les trois hommes.
Le chasseur ne cessait de se démener pour échapper à Lucien. Quand il se rendit compte qu’il n’arriverait à rien, il se mit à sangloter et à gémir.
— Libérez-moi, je vous en supplie ! J’obéissais aux ordres de mes supérieurs. Je ne voulais pas faire de mal à ces femmes.
— La ferme, coupa Sabin. Tu ne voulais pas faire de mal à ces femmes, mais tu n’as rien tenté pour leur éviter le pire.
— Si vous me laissez partir, je cesserai de combattre aux côtés des chasseurs, je le jure.
— Gwendolyn ? dit Sabin.
Sa voix dure et sans pitié résonna comme un coup de tonnerre.
— Gwendolyn, insista-t-il comme elle ne répondait pas. Je vous ai posé une question et j’attends une réponse. Reconnaissez-vous en cet homme l’un de vos bourreaux ?
Elle acquiesça en silence.
Sabin ne dit pas un mot de plus. Il avança d’un pas et trancha la gorge du chasseur.